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Alice Gastine

L'équipe Wild-Touch : portrait de l'auteur et journaliste Ismaël Khelifa

27 juillet 2015

Ismaël Khelifa est auteur et journaliste, il est présent chez Wild-Touch depuis le début du méta-projet La Glace et le Ciel où il a travaillé sur de nombreux projets. Aujourd'hui il nous fait découvrir en détail son parcours et son métier.

Peux- tu nous présenter ton métier ?

Je suis auteur et journaliste, deux métiers différents mais complémentaires. Les journalistes vont chercher toutes les informations, le fond éditorial d’une situation donnée, d’une problématique, d’un enjeu. L’auteur quant à lui, prend l’information et à partir de cette information, des personnages qui l’incarnent, des faits historiques qui l’entourent, il raconte une histoire.

Si demain on me disait qu’il n’est plus possible d’aller sur le terrain pour écrire sur les gens dont on parle, j'arrêterais complètement ce métier. Ce que je trouve passionnant, c’est d’être capable d’appliquer des techniques d'enquêtes où l’on va trouver les bonnes personnes, les interviewer, aller chercher en elles ce qu’elles ont à dire et après traiter toutes ces informations pour en faire une belle histoire.

Il faut donc être en mesure de comprendre des problématiques très diverses, qui racontent notre société, et en même temps c’est un métier très instinctif et très humain sur lequel il n’y a pas de règles ou de formation à avoir. Il faut être dans l’empathie avec les gens, aimer les gens profondément, aimer ce qu’ils font. Il faut avoir la passion du micro détail, autant pour un agriculteur dans un champ que pour l’explorateur qui va à l’autre bout du monde. C’est souvent dans les histoires communes qui nous entourent que se cachent les plus beaux films ou les plus belles histoires. Quand on réussit à aller chercher le micro détail qui va nous émerveiller, l’ouverture à l’autre pour qu’il se livre à nous, là ça devient passionnant, on fait des rencontres qu’on ne ferait pas dans notre quotidien.

Quelles sont les qualités requises ?

Il faut être très curieux, et éviter les préjugés. C’est-à-dire que lorsqu’on aborde une situation avec une idée reçue, car on a toujours des idées reçues, il faut être capable de changer d’avis en trois secondes et d’accepter d’avoir eu tort.

Avoir de la pugnacité aussi. Des fois, il faut savoir faire comprendre aux producteurs et réalisateurs que l’idée qu’on s’était fait avant de partir sur le terrain n’était pas juste et il faut tenir car éditorialement on n’a pas le choix si l’on veut rester juste et éthique dans notre travail.

Cela représente beaucoup d’investissement, surtout personnel, dans les histoires. De l’ouverture sur les autres, puisque souvent, la plupart des histoires nous viennent directement des gens qui les composent, donc il faut être très ouvert à eux et passionné par toutes les histoires qu’ils ont à raconter.

Être une sorte d’éponge au final …

Oui, par exemple si l’on veut raconter la personne qui travaille dans le bureau ou l’on se trouve, il va falloir bien observer les objets sur sa table, qui le(la) caractérisent, son attitude, sa tenue vestimentaire pour raconter sa personnalité. Il faut très attentif car dès fois c’est sur des petites choses qu’on va créer une histoire, un personnage et de l’émotion.

Medium isma 6Le Grand Sud. Photo : Ismaël Khelifa.

Qu’est ce qui te passionne dans ce métier ?

La possibilité un peu égoïste de parcourir plein d’endroits dans le monde où je ne serais jamais allé si je ne faisais pas ce métier. Ce qui me plaît aussi c’est l’artisanat du métier d’auteur, chaque phrase compte. Dès fois on re-détricote les textes 40 fois avant de les sortir. C’est aussi la passion de se confronter à plein de situations totalement inédites. On apprend à être un vrai caméléon. Par exemple, avant de travailler sur le projet La Glace et le Ciel autour de la glaciologie et du réchauffement climatique, je faisais un reportage chez les Massai.

Mais le plus passionnant, en fait, c’est de pouvoir transmettre et partager toutes les histoires que nous découvrons. Souvent, quand on revient par exemple d’un repérage, il y a un sentiment d’excitation complet à l’idée de partager les histoires incroyables et les rencontres qu’on a faites.

Quel a été ton rôle au sein du métaprojet La Glace et le Ciel ?

En février 2013, à l’époque où Wild-Touch n’avait pas encore de locaux parisiens, on s’est retrouvé chez Vincent Demarthe, qui dirige le pôle production de Wild-Touch, avec Luc Jacquet et Denis Grange, le directeur de l’association, autour d’une feuille blanche, mais avec une extraordinaire base de départ : le projet de long métrage de cinéma écrit par Luc sur la vie de Claude Lorius.

Vincent et Luc ont eu l’intuition qu’en donnant les moyens à des auteurs de travailler en incubation pendant plusieurs mois on allait pouvoir imaginer des idées très fortes de films documentaires pour la télé ou de contenus pédagogiques et multimédia autour du film de cinéma.

J’ai donc joué plusieurs rôles au sein du métaprojet :

J’ai été coordinateur éditorial, c’est-à-dire qu’au coeur du méta projet il fallait quelqu’un qui ait la continuité éditoriale du projet, qui travaille du premier jour au dernier jour sur tous les contenus. Une sorte de tour de contrôle éditoriale, au croisement du planning du producteur et de ses budgets, des nécessités des réalisateurs pour faire leurs films et du fond défendu par les scientifiques qui ont encadré les projets.

En terme de contenu, avec l'équipe de Wild-Touch, on a écrit les textes de tous les livrets pédagogiques et les 40 vidéos composées de Paroles d’experts et de courts métrages. Le travail de coordination était de faire que les équipes créatives produisent les contenus de manière cohérente pour ensuite les mettre en relation avec une trentaine de scientifiques référents sur des thématiques très précises afin qu’ils valident scientifiquement les contenus, comme je l’expliquais plus haut.

Avec les deux autres journalistes de l'équipe éditoriale, on a aussi aidé à alimenter en contenus les intuitions de Luc Jacquet lors des premières phases l’écriture de son film.

De plus, j’ai co-écrit le projet télé Les Enfants de l’Anthropocène à la fin de l'année 2015 pour la chaîne Planéte+. C’est un autre type de travail puisque c’est un an et demi de recherche, à contacter et à lire les plus grands scientifiques et philosophes de la planète sur le changement climatique, avec son côté social et sociétal. Le message de Les Enfants de l’Anthropocéne, c’est qu’en marchant sur la lune l’homme a démontré sa toute puissance, sa fascination pour la puissance et on a appelé ça le progrès. Le progrès est la matière première de l’Anthropocène et le changement climatique est l’entrée dans l’Anthropocène, cette ère de l’homme, qui nous invite à abandonner nos fantasmes de puissance pour rentrer dans une ère d’humilité où l’on va accorder nos actions en fonction de nos ressources.

Medium isma 5Manchot Adélie. Photo : Ismaël Khelifa.

Que représente Wild-Touch pour toi ?

Déjà Wild-Touch c’est une société de production et une association, donc quand on fait un film pour Wild-Touch on fait un film engagé avant même que le projet soit mis sur le papier. C’est une association qui est porteuse d’un certain propos sur la conservation et la préservation de la nature.

Wild-Touch est caractérisé par l’intuition et la personnalité de Luc Jacquet, qui insuffle une exigence visuelle et éditoriale absolue. En terme de narration rien n’est laissé au hasard, on ne va jamais chercher la facilité, on va peut-être même toujours chercher la complication. (Rires.)

En tout cas il faut que tout soit beau. Plein de boites ont cette ambition là mais Wild-Touch est la seule structure dans laquelle j’ai travaillé qui pour 3min sur le web est capable de mettre des moyens de cinéma.

La force du projet La Glace et le Ciel, c’est sa forme multimédia. On raconte une même histoire, qui va de la découverte du changement climatique à ce qu'on a fait de cette découverte, et ce à travers quatre projets très complémentaires qui vont toucher des publics différents, des points de vues différents, des sensibilités différentes. Ces différents projets portent le message de transmission et de sensibilisation de Wild-Touch.

La forme multimédia de La Glace et le Ciel nous permet de travailler pendant des mois sur la même matière mais de manière très différente. C’est rare et cela permet de raconter les choses avec beaucoup de fond. Dans une époque où l’on demande aux gens d'être plus performants en un minimum de temps, c’est une chance. Ce qui est très intéressant ici c’est que le pari reposait sur le fait que les gens seraient plus performants et créatifs s’ils avaient du temps pour travailler et si on leur demandait de la qualité. Une vision beaucoup plus sur le long terme que ce qu’on a l’habitude de voir.

Medium isma 3Photo : Ismaël Khelifa

Comment le projet multimédia La Glace et le Ciel peut pousser les gens à changer leur mentalité, pour vivre en harmonie avec leur environnement ?

Personnellement et c’est ma position journalistique, je n’ai aucune prétention que le projet pousse les gens à changer. Aujourd’hui, pour vivre dans une grande ville comme Paris, cela coûte très cher, les gens sont dans une telle urgence, dans une telle asphyxie, que pour penser à faire des gestes écologiques, avoir une réflexion poussée pour repenser son mode de vie, cela nécessite du temps. Si le film arrive à amener des réflexions auprès des gens qui nous gouvernent, leur donne une toute petite impulsion, ça sera positif.

Le métaprojet La Glace et le Ciel a été créé pour amener à réfléchir sur l’état de notre société. Montrer qu’il est nécessaire de bouger et pourquoi c’est positif et vertueux de changer. Très souvent on trouve un discours qui dit :”D’accord il faut lutter contre le réchauffement climatique, mais comment fait-on pour avoir de la croissance ? Vous êtes gentils avec votre développement durable, mais vous oubliez souvent le mot développement !”. Une partie de la société associe le développement au progrès économique et technologique. Or on se rend compte que ce progrès technologique, qu’ils appellent développement, nous a amené dans des crises économiques et financières parmi les plus dévastatrices de l’histoire humaine et qui pourtant n’a jamais été aussi riche.

Si ce projet peut amener l’idée que changer peut permettre de créer une société, un environnement plus pérenne, plus vertueux, plus positif pour les gens qui y vivent et bien on aura réussi. Changer n’est pas facile, cela nécessite des grands choix de société qui doivent impliquer les politiques, la société civile et les entreprises.

En tant que citoyen, quelles sont tes actions quotidiennes pour la préservation de l'environnement ?

Pour moi il n’y a pas de militantisme écologique, mais avant tout un bon sens en tant qu'être humain de préserver l’écosystème qui nous permet de vivre. Je ne comprends pas aujourd’hui qu’un patron d’une grande multinationale énergétique ne soit pas dans l’idée de la préservation de notre planète alors que sa ressource première, c’est une matière première qui n'est pas infinie, comme le pétrole. Ne pas penser à comment préserver ces ressources alors que c’est son gagne pain, c’est juste une ineptie complète. Ce n’est pas une question de militantisme écologique, mais une question de sensibilisation aux ressources dont on dispose lié au rythme économique auquel on les consomme. On vit dans un habitat extraordinaire, dans des écosystèmes extraordinaires. Le simple fait de s’y plonger peut régler bien des problèmes. J’ai eu la chance de participer à des expéditions où j’ai emmené des enfants en très grande difficulté sociale dans la nature, qui sont revenus changés de cette expérience. Ce n’était pas un beau scénario de télé mais vraiment quelque chose d’humain. Ces gamins sont revenus changés car ils ont découvert cette espèce de vérité qui n’est pas intellectuelle mais intuitive, qui se ressent de manière physique profonde, à savoir que la nature sauvage, la nature préservée, peut apporter à chacun.

Aujourd’hui ne pas agir est complètement suicidaire alors que se mobiliser est par contre complètement enthousiasmant ! Le réchauffement climatique nous impose de repenser notre modèle de société surtout lorsqu’on se rend compte que ce modèle de société, qui a amené le réchauffement climatique, est aussi celui qui créé les plus grandes pauvretés, crises sociales, qui favorise l’individualisme triomphant et qui nous projette dans des guerres pour le contrôle des ressources. Le changement climatique est un formidable indicateur du problème auquel nous faisons face ainsi qu’un point d’ancrage pour se dire qu’on n’a plus le choix.

Medium isma 7Eléphant de mer, Géorgie du Sud. Photo : Ismaël Khelifa.

Un petit mot sur la COP21?

La COP21 est attendu comme un grand rendez-vous, mais tout le monde sens déjà que cela risque d'être un pétard mouillé puisqu’on entend de plus en plus dire qu’un bon accord sur la COP sera un accord qui satisfera le plus de monde possible. En fait ça ne veut juste rien dire. C’est un extraordinaire moyen de noyer le poisson. Je pense que la COP21 aura un rôle extrêmement important, certains parlent de “COP de la dernière chance”. Aujourd’hui la clé viendra en grande partie de la base citoyenne, c’est-à-dire que le jour où les citoyens voudront profondément que ça change de l’intérieur alors les hommes politiques suivront. Espérons qu’il y ait un peu de courage, d’audace, et d’innovation de leur coté, malheureusement j’ai bien peur que rien ne s’y passe. Les générations politiques qui nous gouvernent ont été formées à l’idée du productivisme, de la croissance reine. On voit bien qu’il n’ y a pas de vision sur le long terme pour changer petit à petit les mauvaises habitudes de notre société, mais plus une tentative de capitonner à pleins d’endroits pour faire en sorte que tout ne s’effondre pas.

Est-ce que les hommes politiques auront l'audace de décider cela, on verra bien. Est-ce que de tels choix se décident vraiment dans une COP, ce n’est pas sur. Au-delà de la COP, chacun doit prendre ses responsabilités et voir ce qu’il peut faire à son humble niveau.

Et demain tu fais quoi?

Ces films et ce projet nous ont fait prendre conscience de quelque chose, on ne peut pas demander aux gens de changer si nous même en étant au coeur du réacteur on ne change pas. Je vais donc essayer de repenser ma façon de vivre cette été avec ma compagne, vivre avec assez peu de moyen dans des endroits de nature extraordinaires, de manière plus simple, plus saine, moins consumériste et en même temps hyper sympa, le but n’est pas d’aller vivre en ermite.

J’ai commencé à travailler sur une série documentaire et multimédia destinée à la jeunesse pour montrer qu’il y a une créativité extraordinaire chez les nouvelles générations, loin des clichés que l’on peut voir dans les médias, une nouvelle culture de l’économie collaborative, des fablabs, des makerspaces etc…

Je travaille également sur l’écriture d’un livre sur les pôles et le peuple Inuit, directement touchés par le changement climatique.

Par ailleurs je prépare une exposition photo sur l’immensité et la place de l’homme dans la nature. Un travail photographique au grand angle pour regarder des paysages que l’on pourrait regarder comme des grandes affiches de 10 mètres sur 5 en se prenant en pleine face des paysages à couper le souffle avec à chaque fois une petite trace de l’homme qui rappelle que nous sommes au coeur de nature immense.

Et évidemment d'autres collaborations avec Wild-Touch !

Quel endroit du monde t’a le plus époustouflé ?

L’Islande, pour une raison toute simple, ce pays incarne à lui seul nos limites civilisationnelles. On est dans un pays où la nature a encore une place très centrale au sein de la vie des hommes. La beauté de la nature est d’une violence inouïe. Si après cela vous n’avez pas envie de la protéger, c’est que c’est foutu ! (rires).

Je travaille également sur l’écriture d’un livre sur les pôles et le peuple Inuit, directement touchés par le changement climatique.

Ismael Khelifa : J'aimerais rajouter quelque chose ?

Le projet de Luc Jacquet a été sans doute l’un des plus beaux projet sur lequel j’ai pu travailler à ce jour. La puissance de ce projet c’est d’avoir su donner à une matière froide et souvent inaccessible un visage humain, celui d’un grand monsieur, une personnalité touchante, le glaciologue Claude Lorius.

La force de ce projet c’est d’avoir incarné toutes ces problématiques à travers un être humain qui est un peu un grand-père universel et qui nous montre que le changement climatique est avant tout une histoire humaine.

Medium isma 2Photo : Sarah Del Ben