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Photo : Tristan Jeanne-Valés

L'équipe Wild-Touch : portrait de Sarah Del Ben, photographe et réalisatrice

9 juillet 2015

Sarah Del Ben est photographe et réalisatrice. Aujourd’hui, elle nous parle de son métier et de ses expériences vécues au sein de Wild-Touch.

Quel est ton rôle dans les projets Wild-Touch ?

J’ai réalisé pour Wild-Touch l’ensemble des vidéos pédagogiques du métaprojet “Il Était une Forêt” et de “La Glace et le Ciel” que nous venons de terminer. Je suis également photographe et j’illustre les étapes clés des projets développés par Wild-Touch. J’ai notamment suivi en images la réalisation du dernier long métrage de Luc Jacquet.

Que signifie exactement “réalisatrice pédagogique” ?

Pour le programme pédagogique La Glace et le Ciel par exemple, être réalisatrice pédagogique consiste à mettre en images une solide base de connaissances scientifiques. C’est un travail rigoureux de vulgarisation. Comment transformer la science en émotion afin que le message touche un large public ? C’est un travail qui s'organise en plusieurs étapes :

Tout d’abord une recherche bibliographique fournie sur le sujet. Cette étape est indispensable pour établir de bonnes bases scientifiques. Nous nous sommes appuyés sur un comité scientifique d'exception dirigé par Jérôme Chappellaz et nous avons bénéficié de l’aide de nombreux scientifiques du Laboratoire de Glaciologie et Géophysique de l'Environnement de Grenoble.

Après avoir rassemblé les informations scientifiques, on démarre l’écriture des scénarii. On pose ainsi la base des histoires que l’on souhaite raconter en images. Une fois que les grandes lignes de l’histoire sont établies, on réalise un séquencier. On divise la vidéo en plusieurs parties, comme si on découpait l’idée en petits morceaux. Cette étape permet de visualiser où et comment on va tourner chacune des séquences.

En fonction des séquences à réaliser, on se rend sur différents lieux pour filmer les éléments dont nous avons besoin. Cette étape se nomme le tournage et mobilise une équipe de production. Quand les images sont en boîte, l’étape la plus importante à mon sens c’est la phase de montage. Tu regardes toutes les images que tu as tourné, tu fais le tri, tu les mets bout à bout sur la timeline d’un logiciel de montage et tu essaies de raconter en images l’histoire que tu as en tête. C’est vraiment la partie où ton film prend vie. Et là c’est assez incroyable parce que tu te dis qu’entre ce que tu as écrit et ce que tu as filmé, et bien l’histoire que tu découvres peu à peu sur la timeline a beaucoup évolué depuis l’idée originelle. C’est un peu la magie du film. Tu commences à le voir, à le sentir. Lorsque tu assembles tes images, tu te rends compte qu’en fonction du placement des plans, de leurs durées, du rythme que tu vas choisir, etc… tu peux créer une multitude d’histoires différentes.

Les monteuses avec qui je travaille, Sarah Sitruk et Lucile Fauron, jouent un rôle décisif dans cette étape. Il y a le film dont tu rêves et le film que la réalité te permet (qui dépend intimement des images que tu as ramené). A cela s’ajoute le talent des monteuses qui vont te dire “attend, là, je ne ferais pas comme ça". Elles apportent une touche essentielle. Cela te permet de prendre du recul sur le film.

Pour finir, il y a une étape incroyable que j’affectionne tout particulièrement, c’est le montage son. Quand tu vois une vidéo sans bande sonore, c’est plat. Le son c’est vraiment la troisième dimension d’un film. C’est une autre forme de narration avec laquelle tu peux faire passer tout un tas d’émotions en finesse. La réunion du son et de l’image est un superbe moment dans la production..

En parlant de montage son, tu as réalisé la voix des trois pastilles pédagogiques qui composent le court métrage d’animation Le Secret des Glaces.

En effet au début c’était juste une voix témoin pour faire des tests et au final on s’y est plutôt bien accoutumé, ça marchait dans le ton et dans la forme. Cela change des voix masculines et féminines de la télé qui sont souvent les mêmes. Pour les vidéos pédagogiques nous avons opté pour une voix chuchotée qui colle bien à l’émotion que l’on souhaite transmettre.

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Quelles sont selon toi les qualités requises pour ton métier ?

Je n’ai pas envie de faire de généralités puisqu’il existe une multitude de profils possibles. De mon point de vue, je dirais qu’une grande sensibilité aide à percevoir différemment le monde qui nous entoure. Garder les yeux grands ouverts et mettre à profit la moindre émotion qui nous traverse. Pour imager tout cela comme on le souhaite vraiment, la technique à son importance. C’est un exercice de tous les jours et honnêtement la pratique sur le terrain est la meilleure des formations. Si tu as des choses à dire tu prends les outils qui te correspondent le mieux et si tu aimes vraiment cela tu finiras toujours par y arriver.

Es-tu plus photo ou vidéo ?

J’adore les deux, ce sont juste des outils différents qui ne font pas passer le même type d’émotions. La vidéo permet de raconter une histoire dans le temps alors que la photographie fige un moment précis, vole un instant. Deux approches différentes mais qui me sont ô combien indispensables et complémentaires.

Que représente Wild-Touch pour toi ?

Wild-Touch, pour moi c’est une grande utopie, partie d’une petite idée qui a fait son bonhomme de chemin. C’est l’envie d’ouvrir les portes de la science au grand public. Ce n’est pas facile de vulgariser les nombreuses recherches scientifiques sans se heurter au problème du jargon du métier. Wild-Touch, c’est une sorte de pont entre la science, l’émotion et le cinéma. Ce sont de très belles valeurs auxquelles je crois énormément. Essayer de faire changer les consciences, de sensibiliser les gens autour de ces grandes questions environnementales sans être moralisateurs car nous sommes tous responsables. A travers les projets développés par Wild-Touch, je suis intimement persuadée qu’on peut faire évoluer les mentalités, pour un monde meilleur.

Pourquoi et comment penses-tu que “La Glace et le Ciel” puisse pousser les gens à se mobiliser pour la protection, le respect de l’environnement ?

Ce projet seul ne suffira pas à faire changer les mentalités. C’est notre projet additionné à pleins d’autres qui vont faire bouger les choses.

Je me suis rendue compte en travaillant sur le sujet du changement climatique que moi-même, ayant suivi des études de biologie et étant munie d’une certaine fibre écologiste, je n’avais pas pleinement conscience de l’ensemble du problème et de sa complexité.

Mes amis, avec qui je discute, et qui pour la plupart ne baignent pas du tout dans le domaine de l’environnement, ne sont pas au courant d’un dixième du contenu scientifique développé dans le programme pédagogique La Glace et le Ciel.

Le changement naîtra lorsque les origines et les conséquences du changement climatique seront connues de tous, que nous disposerons des même bases et des même connaissances sur le sujet. Pour le moment, le réchauffement climatique n’est qu’un mot, c’est un concept très abstrait, peu couvert par les médias et si peu approfondis. Je pense qu’il y a encore beaucoup de personnes qui ne connaissent pas l’ampleur du problème et qui doutent encore de la véracité du phénomène.

On ne peut pas mettre la société en mouvement tant que le réchauffement climatique reste abstrait dans la tête de nombreuses personnes, que tout le monde n’a pas une connaissance de l’origine du problème, de ses enjeux et de ses impacts.

Quand et comment as-tu pris conscience de l’importance d’un équilibre entre tous les écosystèmes de la planète ?

Depuis mes études de biologie, j’ai compris que chaque espèce, plante et animal qui vivent sur notre planète résultent de millions d’années d’évolution. Et le moindre petit chamboulement peut bouleverser ce fragile équilibre.

La chose qui me touche le plus, c’est que pour la toute première fois dans l’histoire des civilisations, nous, les hommes, connaissons les raisons qui nous mènent droit dans le mur. Nous disposons de toutes les connaissances techniques et scientifiques pour y remédier. Mais au lieu de cela, nous poursuivons notre marche infernale. Je suis profondément humaniste et cela me désole de constater que l’espèce humaine est en train de s’auto-condamner alors qu’elle dispose de toutes les clés pour sortir de l’impasse.

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Un petit mot sur la COP21 qui se déroulera en décembre à Paris ?

J'espère de tout coeur que cette manifestation fera changer les choses, que les politiques sentent la pression de la société entière sur ces grands enjeux et qu’enfin cette COP se soldera par des actions concrètes.

Quels sont tes prochains projets ?

J’ai un projet en cours dans la continuité du programme pédagogique “La Glace et le Ciel” : le Subglacior. Jérôme Chappellaz, le glaciologue qui a pris la relève des travaux de Claude Lorius, est en train de concevoir une sonde révolutionnaire.

Il y a un million d’années, le climat a subit un profond bouleversement, le cycle climatique est passé de 40 000 à 100 000 ans. Ce changement brutal serait du à une chute drastique du CO2 dans l’atmosphère. Pour vérifier cette hypothèse, les scientifiques ont besoin de preuves et ces preuves se cachent dans les profondeurs des glaces de l’Antarctique. La sonde Subglacior, à mesure qu’elle va forer la calotte polaire, va permettre de prélever en direct les informations chimiques contenues dans les glaces anciennes.

Si Jérôme Chappellaz et son équipe parviennent à quantifier précisément le phénomène climatique qui a touché la planète il y a plus d’un million d’années, on pourrait ainsi établir une sensibilité climatique. Dans un futur proche, il serait possible de prédire quelle quantité de CO2 dans l’atmosphère ferait varier la température de x degrés.

Les enjeux de ces travaux scientifiques sont énormes, et j’ai la chance de pouvoir documenter en images cette passionnante aventure.

Pour finir, peux-tu nous dire quel endroit dans le monde t’a le plus époustouflé ?

Incontestablement l'Antarctique. Les lumières y sont incroyables, je n’en ai plus jamais vu d’aussi belles. Encore préservée de l’empreinte de l’homme, la nature gouverne cette immense île de glace qui est tout simplement magnifique, un endroit unique qui je l’espère restera encore longtemps intact.